Histoire d’une photo #1

Le diablotin

Premier article pour raconter un peu ce qui se cache derrière une de mes photos. Peut-être que d’autres arriveront dans les semaines ou mois qui viennent pour en raconter d’autres.

Aujourd’hui, j’ai voulu commencer par très probablement ma photo préférée depuis que j’ai commencé la photo il y a 10 ans.

Contexte de la photo

2017, je vis à Grenoble pendant ma thèse et pour m’évader et me libérer l’esprit du stress et des soucis de thèse, nombreux, je pars régulièrement dans les différents massifs montagneux qui bordent la ville : la Chartreuse, Belledonne et le Vercors.

C’est vers le Vercors que ce jour-là je me décide d’aller marcher, faire une petite boucle d’une quinzaine de kilomètres entre le Pas de l’Œil et le Col Vert sur les falaises à l’est du massif.

Il est un peu avant 7 h 30 environ, fin septembre, ma période de prédilection pour partir en montagne, je débute ma randonnée avant les premières lueurs du jour. La vallée est recouverte d’un léger voile bleuté vers l’est juste avant la sortie du soleil de derrière les montagnes au loin.

Quelques minutes plus tard, les premiers rayons de soleil éclairent toute la vallée et mettent en valeur les teintes jaunes et oranges des forêts alentours du début d’automne. Une météo idéale pour la randonnée et la photo.

Après quelques heures de montée et le passage délicat du Pas de l’Œil, je me retrouve du côté Vercors dans une grande plaine. J’observe quelques marmottes, dont une faisant la moisson avant l’hibernation imminente. Je passe un bon quart d’heure allongé au sol, sans bouger à l’observer. Chose rare, cette dernière ne m’a aperçu, l’idéal pour observer leur comportement normal.

Je reprends la marche et je vois, en contre-haut une petite tête d’un jeune bouquetin qui dépasse d’un petit col.

Il est encore tôt, la randonnée n’est pas très longue, je décide alors de sortir du chemin prévu pour un petit détour vers le petit col et tenter de m’approcher de lui. Pendant l’ascension je croise un autre bouquetin qui descend à quelques dizaines de mètres de moi, sans vraiment prêter attention à ma présence. Une fois arrivé en haut, mon sujet s’est fait la malle, mais c’est alors que je fais une tout autre rencontre.

La photo

C’est à ce moment-là qu’à ma gauche, je vois deux bouquetins, une femelle et son petit, un cabri, de sans doute quelques mois seulement. Les bouquetins n’étant pas farouches par nature, du moment qu’on respecte leur espace et qu’on ne fait pas trop de bruit ou de mouvements brusques, je m’approche doucement, pas à pas.

Je suis à une vingtaine de mètres d’eux, je ne bouge pas, assit par terre pour être plus confortable et éviter d’être trop imposant, ils ne bougent pas et on se regarde. Enfin, surtout le cabri qui semble avoir une curiosité infinie de ma présence devant lui. La mère, naturellement protectrice couchée entre le risque et son petit, ici la pente de la montagne, me regarde du coin de l’œil… juste au cas où.

Le face-à-face se prolonge pendant de longues minutes, voire dizaines de minutes, en réalité je n’en sais trop rien, à ce moment le temps n’existe plus et je suis juste dans le moment présent à vivre la rencontre.

J’ai rencontré énormément de bouquetins depuis la vingtaine d’années que je marche en montagne, l’espèce est très présente dans les massifs alpins et, comme je l’ai dit plus haut, ils ne sont pas très farouches. Mais cette rencontre a été un moment particulier, assez unique. Rares sont les moments où l’on interagit avec un animal sauvage, je veux dire réellement, pas seulement se voir mutuellement, mais aussi communiquer, d’une certaine manière. À ce moment, j’aurai parié l’intégralité de mon matériel photo que si la mère n’avait pas été là, il se serait approché de moi, par curiosité, je le voyais dans ses yeux. J’imaginais son cerveau bouillonner, se demandant qui je pouvais bien être ou ce que je pouvais bien faire ici. J’en suis presque venu à me demander si j’étais le premier humain qu’il voyait, ceci dit, la zone est tout de même régulièrement parcourue par des randonneurs, je doute donc que cela puisse être possible.

Je ne compte plus les photos prises à ce moment et au final c’est celle-ci qui restera dans mon esprit.

Techniquement cette photo n’a rien d’exceptionnel : le piqué n’est pas génial vu le matériel que j’ai, la lumière encore moins, étant en contre-jour au lever du soleil, et le bokeh on n’en parle pas. La position des deux animaux reste cependant excellente selon moi. Bref, la photo ne correspond pas tellement aux « canons de beautés » d’une photo animalière. En 4 ans, je suis retourné une bonne dizaine de fois sur mon logiciel de traitement photo afin de tenter d’améliorer le traitement au fur et à mesure de mon apprentissage de darktable, et jusqu’à maintenant je ne suis jamais réellement satisfait du résultat, je ne le serai sans doute jamais.

Mais au fond, qu’est-ce qu’on s’en fout ?

Ce moment m’a marqué, cette rencontre est gravée dans mon esprit pour longtemps, et revoir encore maintenant cette photo me replonge automatiquement sur place, dans le Vercors, le 24 septembre 2017, en face lui.

Il y a une phrase de Vincent Munier entendue dans un reportage sur lui (vidéo que vous pouvez regarder sur mon instance PeerTube personnelle 😉) que j’ai trouvé très juste à ce sujet :

On a cette chance quand on est longtemps en immersion dans la nature d’avoir des moments rares, très privilégiés. On a des montés d’adrénalines, on a des émotions extrêmement fortes. Moi je trouve qu’une image réussie c’est quand tu arrives un tout petit peu à transmettre ce que toi tu as vécu. Je ne suis pas dans des photos parfaites, des photos avec beaucoup de détails, de piqué, mais c’est essayer de retranscrire exactement le moment, l’instant, ou toi tu as vibré dans la nature. Donc une belle image, c’est une transmission d’une émotion, je pense.

Sans chercher à me comparer à Munier, et encore moins à son travail, évidement, mais après avoir vécu ce moment, je ne peux qu’être d’accord avec lui. C’est spécifiquement dans ce sens que cette photo est probablement ma photo préférée.

Je ne sais pas ce que vous pouvez bien ressentir en regardant cette photo, mais j’espère, comme le dit Vincent Munier, que vous puissiez ressentir — même un petit peu — cet instant, cette rencontre, et vous imaginer à ma place au même moment pour vibrer aussi un peu. 

Le retour à la réalité

Après peut-être une bonne demi-heure, je reviens à la réalité, je quitte la petite famille et je poursuis ma randonnée. Je croise encore pas mal de jeunes bouquetins qui vivent leur vie, prends encore pas mal de photos et termine ma journée de marche.

Encore maintenant, je me demande ce que le cabri a bien pu devenir, peut-être qu’un jour j’aurai l’occasion de recroiser sa route, qui sait ?

Je suis retourné de nombreuses fois à la montagne depuis, pas dans le Vercors que je connais assez peu, mais dans Belledonne, la Chartreuse, les Cerces, les Grandes Rousses, l’Arves ou encore la Vanoise, et à chaque fois, cette envie de faire une rencontre de ce type est omniprésente, parce qu’au fond, c’est surtout pour ça qu’on marche pendant des heures en montagne, sous le soleil et dans la caillasse. C’est certes pour voir des paysages majestueux et impressionnants, mais aussi, mais surtout selon moi, pour vivre des rencontres furtives et intenses avec la faune sauvage comme celle-ci.

Pour terminer, une petite anecdote au sujet de cette photo.

Pendant les périodes de déprime de ma thèse, et elles étaient nombreuses je peux vous l’assurer, il m’arrivait régulièrement de passer des très longues minutes, voire heures, devant cette photo sur mon écran au travail afin de m’évader dans la montagne quand je ne pouvais pas quitter le bureau ou quand la météo ne me permettait pas de partir marcher le week-end.

Cette photo a sauvé ma thèse en quelque sorte, et le cabri n’est même pas dans les remerciements de mon mémoire, il aurait eu toute sa place pourtant.